L’économie sacrée – Charles Eisenstein

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L’objectif des publications de « La psychologie au pied du mur » qui n’engagent que leurs auteurs  est de susciter une réflexion à la lumière de l’aspiration qui nous est commune. ( Voir Page d’accueil )

L’ECONOMIE SACREE
L’Argent, le Cadeau, et la Société dans l’Ère de la Transition

Par Charles Eisenstein
Traduction par Alexandre Bessodes

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Table des matières
  • Introduction
  • Première partie
  • L’économie de la séparation
    • Chapitre 1
    • Le monde du Cadeau
    • Chapitre 2
    • L’illusion de rareté
    • Chapitre 3
    • L’argent et l’Esprit
    • Chapitre 4
    • Le problème de la propriété
    • Chapitre 5
    • Le Cadavre des biens communs
      • Capital Spirituel et Culturel
      • Le minage à ciel ouvert de la communauté
      • La Création des Besoins
      • Le Pouvoir de l’Argent
    • Chapitre 6
    • L’Économie de la Créance
      • Une parabole économique
      • L’Obligation de Croissance
      • La Concentration de Richesse
      • Redistribution de la Richesse et la Lutte des Classes
      • L’Inflation
      • Plus pour Toi c’est Moins pour Moi
    • Chapitre 7
    • La Crise de Civilisation
    • Chapitre 8
    • Le Changement d’Ère
      • L’Argent : Histoire et Magie
      • L’Épreuve de l’Humanité au Changement d’Ère
  • Partie II
  • L’Economie de la Réunion
    • Chapitre 9
    • L’Histoire de la Valeur
    • Chapitre 10
    • La Loi du Retour
    • Chapitre 11
    • Monnaies du Bien-Commun
    • Chapitre 12
    • L’économie des Intérêts Négatifs
      • Histoire et Arrière-plan
      • Application Moderne et Théorie
      • La Crise de la Dette : Opportunité pour la Transition
      • Penser pour l’Avenir
      • Plus pour Moi c’est Plus pour Toi
    • Chapitre 13
    • Économie Stable et de Décroissance
      • Durabilité Reconsidérée
      • Transition vers la Stabilité : Choc ou Crash?
      • Rétrécissement de l’Argent, Croissance de la Richesse
      • La Désintermédiation et la Révolution Peer-To-Peer
    • Chapitre 14
    • Le Dividende Social
      • Le Paradoxe du Loisir
      • L’Obsolescence des « Emplois »
      • La Volonté de Travailler
      • Qui Devra Retirer les Détritus?
    • Chapitre 15
    • Monnaie Locale et Complémentaire
      • Le Paradoxe Inévitable de la Monnaie Locale
      • Expériences de Monnaie Locale
    • Chapitre 16
    • Transition vers une Économie de Cadeau
    • Chapitre 17
    • Résumé et Feuille de route
      • 1. Monnaie à Intérêts Négatifs
      • 2. Élimination des Loyers Économiques, et Compensation pour le Pillage des Biens Communs
      • 3. Internalisation des Coût Sociaux et Environnementaux
      • 4. Localisation Économique et Monétaire
      • 5. Le Dividende Social
      • 6. Décroissance Économique
      • 7. Culture du Cadeau et économie peer-to-peer
  • Partie III
  • Vivre la Nouvelle Économie
    • Chapitre 18
    • Réapprendre la Culture du Cadeau
    • Chapitre 19
    • Non-accumulation
    • Chapitre 20
    • La Bonne Façon de Gagner sa Vie et l’Investissement Sacré
      • Le Dharma de la Richesse
      • Voler Pierre pour Payer Paul
      • Des Anciennes Accumulations aux Nouveaux Objectifs
      • La Bonne Façon de Gagner se Vie
    • Chapitre 21
    • Travailler dans le Cadeau
      • Faire Confiance à la Gratitude
      • Commerce dans le Cadeau
      • Les Professions Sacrées
    • Chapitre 22
    • La Communauté et l’Inquantifiable
    • Chapitre 23
    • Un Nouveau Matérialisme
    • Conclusion
    • Le Monde Meilleur que Nos Cœurs Nous Disent Être Possible
    • Appendice
    • L’Argent Quantique et la Question de la Réserve
    • Bibliography

Introduction

L’ objectif de ce livre est de rendre l’argent et l’économie aussi sacrés que tout le reste de l’univers.

Aujourd’hui on associe l’argent à ce qui est profane, et pour de bonnes raisons. S’il y a quoi que ce soit de sacré dans ce monde, ce n’est certainement pas l’argent. L’argent semble être l’ennemi de nos meilleurs instincts, puisqu’il est évident qu’un élan de bonté ou de générosité est bloqué par la pensée : « je n’ai pas les moyens ». L’argent semble être l’ennemi de la beauté, comme le terme insultant de « vendu » le démontre. L’argent semble être l’ennemi des réformes sociale et politique utiles, puisque le pouvoir corporatif dirige la législation pour augmenter ses profits. L’argent semble détruire la terre, avec le pillage des océans, des forêts, du sous-sol, et de toutes les espèces vivantes pour nourrir une cupidité sans limites.

Depuis le moment où Jésus a chassé les marchands du temple, on a senti qu’il y avait quelque chose de malsain à propos de l’argent. Quand les politiciens cherchent à amasser l’argent plutôt que de se préoccuper du bien public, on les qualifie de corrompus. Les adjectifs « sale » et « pourri » sont naturellement associés à l’argent. Les moines sont supposés ne pas y toucher : « On ne peux servir à la fois Dieu et Mammon ».

En même temps, personne ne peut nier que l’argent a aussi un coté mystérieux et magique, le pouvoir de modifier le comportement humain et coordonner l’activité humaine. Depuis les temps anciens les penseurs s’étonnent qu’une simple marque confère ce pouvoir à un disque de métal ou un bout de papier. Malheureusement, en regardant le monde autour de nous il est difficile de ne pas conclure que le pouvoir magique de l’argent est un pouvoir maléfique.

Évidemment, si nous voulons transformer l’argent en quelque chose de sacré, seule une totale révolution de l’argent peux suffire, une transformation de sa nature essentielle. Ce n’est pas simplement nos attitudes à propos de l’argent qui doivent changer, comme pourrait nous faire croire quelque gourou auto-proclamé; nous devons plutôt créer de nouveaux genres d’argent qui incarnent et renforcent de nouvelles attitudes. L’Économie Sacrée décrit ce nouvel argent et et la nouvelle économie qui va le compléter. Il explore aussi la métamorphose dans l’identité humaine qui est à la fois la cause et le résultat de la transformation de l’argent. Les nouvelles attitudes dont je parle vont jusqu’au fondements de ce qu’est le fait d’être humain : incluant notre compréhension du but de la vie, le rôle de l’humanité sur la planète, la relation de l’individu à la nature; et même le fait d’être un individu, un soi. Après tout, nous ressentons l’argent (et la propriété) comme une extension de nousmême, d’où le pronom possessif « mon » pour le décrire, le même pronom que nous utilisons pour parler de nos bras et têtes. Mon argent, ma voiture, ma main, mon foie. N’oublions pas le sentiment de violation que nous ressentons quand on a été volé ou « détroussé », comme si une part de nous même nous avait été prise.

Une transformation du profane au sacré pour l’argent -quelque chose de si profondément ancré dans notre identité, quelque chose de si central dans le fonctionnement du monde- aurait vraiment de profonds effets. Mais qu’est-ce que ça veut dire pour l’argent, ou pour n’importe quoi d’autre, que d’être sacré? C’est d’une façon cruciale l’opposé de ce que « sacré » signifie désormais. Pendant des milliers d’années les concepts de sacré, saint et divin ont qualifié de plus en plus quelque chose de séparé de la nature, du monde et de la chair. Il y a trois ou quatre mille ans les dieux commencèrent une migration des lacs, forêts, rivières et montagnes vers le ciel, devenant les seigneurs impériaux de la nature, plutôt que son essence. Comme les divinités se sont séparés de la nature, il est devenu malsain de trop s’investir dans les affaires du monde. La nature humaine a évolué depuis une âme vivante incarnée dans une enveloppe profane, un simple réceptacle de l’esprit, culminant dans l’atome cartésien de conscience observant le monde mais sans y participer, et l’horlogerie newtonienne -Dieu faisant de même. Le fait d’être divin était surnaturel, pas matériel. Si Dieu intervint dans le monde, ce n’est que par l’intermédiaire de miracles -interventions divines ignorant ou surpassant les lois de la nature.

Paradoxalement cette chose à part, abstraite, que l’on appelle l’esprit est censé être ce qui anime le monde. Demandez à n’importe quelle personne religieuse ce qui change quand une personne meurt, et elle vous répondra que l’âme a quitté le corps. Demandez lui qui fait tomber la pluie et souffler le vent, et elle vous répondra que c’est Dieu. Pour en être sur, Galilée et Newton ont apparemment supprimé Dieu de ces phénomènes quotidiens du monde, les expliquant comme le fonctionnement d’une vaste machine de force et de masse impersonnelle, mais ils ont quand même eu besoin d’un créateur pour conclure sur le commencement, pour imprégner l’univers avec l’énergie potentielle qui le fait fonctionner depuis lors. Cette conception est encore actuelle avec la théorie du Big Bang, un événement primordial qui est la source de l’entropie négative qui permet le mouvement et la vie. Dans tous les cas notre notion culturelle de l’esprit est celle d’une chose séparé du monde physique et matériel, qui peux miraculeusement agir sur la matière, et qui va même jusqu’à l’animer et la diriger de façon mystérieuse.

C’est énormément ironique et énormément significatif que la seule chose qui se rapproche le plus de cette conception du divin est l’argent. C’est une force invisible, immortelle, qui entoure et dirige toute chose, omnipotent et sans limites, une « main invisible » qui, comme on dit, fait tourner le monde. Cependant l’argent aujourd’hui est une abstraction, tout au plus des symboles sur des morceaux de papier mais plus généralement de simples chiffres sur un ordinateur. Il existe dans une réalité très éloignée du monde matériel. Dans cette réalité il est exempt des lois de la nature les plus importantes, puisqu’il ne se dépérit pas et ne retourne pas à la poussière comme toutes choses font, mais au lieu de ça il est préservé, inchangé, dans des coffres et des ordinateurs, augmentant inlassablement grâce aux intérêts. Il porte les propriétés de la préservation éternelle et de la croissance perpétuelle, lesquelles sont profondément non-naturelles. La substance naturelle qui se rapproche le plus de ces propriétés est l’or, qui ne rouille pas, ne s’oxyde pas et ne se détériore pas. Au départ l’or était ainsi utilisé à la foi comme monnaie et comme métaphore de l’esprit divin, qui est incorruptible et immuable.

La faculté divine d’abstraction, de déconnexion du monde réel, de l’argent a atteint son paroxysme dans les premières années du vingt-et-unième siècle quand l’économie financière a perdu son ancrage dans l’économie réelle et a pris le contrôle de la vie en elle-même. Les vastes fortunes de Wall Street ont été déconnectées de toute production matérielle, semblant exister dans une autre dimension.

Perché sur des hauteurs Olympiennes, les financiers s’appellent des « maitres de l’univers », canalisant le pouvoir divin qu’ils servent, pour amener la fortune ou la ruine sur les masses, pour littéralement déplacer des montagnes, raser des forêts, changer le cours des rivières, causer l’ascension et la chute des nations. Mais l’argent s’est rapidement révélé être un dieu capricieux. Au moment ou j’écris ces mots, il semble que les rituels de plus en plus frénétiques que le clergé financier utilise pour apaiser le dieu Argent sont vains. Comme le clergé d’une religion mourante, ils convainquent leurs adeptes à faire de plus grand sacrifices tout en dénonçant la responsabilité de leurs malheurs soit au péché (banquiers cupides, consommateurs irresponsables), soit aux voies impénétrable du Seigneur (le marché financier). Mais certains commencent à blâmer les grandprêtres eux-mêmes.

Ce que nous appelons la récession, une civilisation plus primitive aurait pu l’appeler « Dieu abandonnant le monde ». L’argent disparait, et avec lui une autre propriété de l’esprit : la force animant le monde humain. Quand on prononce ce mot (la récession), toutes les machines du monde s’arrêtent, les usines ferment, les outils de construction sont laissés à l’abandon, les parcs et les bibliothèques ferment, et des millions de gens se retrouvent sans abri et affamés pendant que les habitations sont vides et que la nourriture pourrie dans les entrepôts. Pourtant tous les éléments humains et matériels pour construire des maisons, distribuer la nourriture, et faire fonctionner les usines existent toujours. C’est plutôt quelque chose d’immatériel, cet esprit animant, qui a fui. Ce qui a fui c’est l’argent. C’est la seule chose qui manque, tellement inconsistante (sous la forme d’électrons dans des ordinateurs) qu’on peut à peine dire qu’elle existe vraiment, et pourtant si puissant que sans elle la productivité humaine se dissout jusqu’à disparaître. A un niveau individuel aussi, on peut voir les effets démotivants du manque d’argent. Prenez par exemple le stéréotype du chômeur, presque ruiné, affalé devant sa télévision, dans son marcel, buvant une bière, à peine capable de se lever de son canapé. L’argent, apparemment, anime les gens aussi bien que les machines. Sans lui nous sommes sans but.

Nous ne réalisons pas que notre concept du divin a attiré à lui un dieu qui correspond au concept, et lui donnant la souveraineté sur la planète. En séparant l’âme de la chair, l’esprit de la matière, et Dieu de la nature, nous avons mis en place un pouvoir contrôlant qui est sans âme, aliénant, non-divin, et contre-nature. Donc quand je parle de transformer l’argent en sacré, je n’invoque pas un force surnaturelle pour incorporer du sacré dans des objets inertes et ordinaires de la nature. J’essaie plutôt de retrouver un temps passé, une époque avant le divorce de la matière et de l’esprit, quand le sacré était dans toutes choses.

Et qu’est-ce que le sacré? Il a deux aspects : unicité et interconnexion. Un objet ou un être sacré est quelque chose de spécial, unique, unique en son genre. C’est donc infiniment précieux, c’est irremplaçable. Cela n’a pas d’équivalent, et donc pas de « valeur » finie, puisque la valeur ne peut être déterminée que par comparaison. L’argent, comme toutes sortes de mesures, est un modèle de comparaison.

Bien qu’il soit unique, le sacré est néanmoins inséparable de tout ce qui a permis de le créer, de part son histoire, et de part la place qu’il occupe dans la matrice de tout ce qui est. Vous pouvez penser maintenant que toutes les choses et toutes les relations sont sacrées. C’est peut-être vrai, mais bien qu’on puisse le croire intellectuellement, on ne le ressent pas toujours. Certaines choses nous apparaissent comme sacrées, et d’autres non. Celles qui nous apparaissent ainsi, nous les appelons sacrés, et leur but est au final de nous remémorer de la sacralité de toutes choses.

Aujourd’hui nous vivons dans un monde qui a été coupé de sa sacralité, à tel point que très peu de choses nous donnent l’impression de vivre dans un monde sacré. Des habitations standardisées produites massivement, des maisons préconçues, des emballages de nourriture identiques, et des relations anonymes avec les fonctionnaires des institutions contribuent tous au déni de l’unicité du monde. La provenance lointaine de nos objets, l’anonymat de nos relations, et le manque de visibilité sur les conséquences de la production et de l’abandon de nos biens, tous renient l’interconnexion. Ainsi nous vivons sans l’expérience de la sacralité. Bien entendu, de toutes les choses qui nient l’unicité et l’interconnexion, l’argent est proéminent. L’idée de créer un jeton avait pour origine le but de standardiser, afin que chaque drachma, chaque stater, chaque shekel et chaque yuan fonctionnerait de façon identique. De plus, en tant que moyen d’échange, universel et abstrait, l’argent est coupé de ses origines, de sa connexion à la matière. Un dollar est le même dollar quel que soit la personne qui te l’a donné. Nous trouverions capricieux quelqu’un qui déposerait une somme d’argent à la banque et la retirerait le mois suivant , et qui se plaindrait que ce n’est pas le même argent puisque ce ne sont pas les mêmes billets.

Par défaut alors, une vie monétarisée est une vie profane, puisque l’argent et les choses qu’il achète n’ont pas les propriétés du sacré. Quelle est la différence entre une tomate de supermarché et une qui a poussé dans le jardin de mon voisin et qu’il m’a donné? Quelle est la différence entre une maison préfabriquée et une construite avec ma participation par quelqu’un qui me comprend et comprend ma vie? Les différences essentielles proviennent toutes des relation spécifiques qui incluent l’unicité du donneur et du receveur. Quand la vie est pleine de ce genre de choses, faite avec soin, liées par un réseau d’histoires aux gens et aux endroits qu’on connait, c’est une vie riche, une vie épanouissante. Aujourd’hui nous vivons sous un torrent de conformité, d’impersonnalité. Même les produits personnalisables, s’ils sont produits massivement, n’offrent que peu de permutations des mêmes blocs de construction standards. La conformité tue l’âme et appauvri la vie.

La présence du sacré c’est comme retourner dans une maison qui a toujours été là et retrouver une vérité qui a toujours existé. Cela peut se produire quand j’observe un insecte ou une plante, quand j’entends une symphonie de chants d’oiseaux ou de croassement de grenouilles, quand je sens la terre sous mes doigts de pied, quand je contemple un bel objet, quand je comprends l’incroyable complexité d’une cellule ou d’un écosystème, quand je remarque une synchronicité ou un symbole dans ma vie, quand je regarde des enfants jouer gaiement, ou quand je suis touché par l’œuvre d’un génie. Aussi extraordinaires que peuvent être ces expériences, elles ne sont en aucun cas séparé du reste de la vie. En effet, leur pouvoir vient du fait qu’elles nous font entrevoir un monde plus réel, un monde sacré qui existe sous la surface et qui transparait dans le notre.

Quelle est cette « maison qui a toujours été là », cette « vérité qui a toujours existé »? Est-ce la vérité de l’unité ou de l’interconnexion de toutes choses, et le sentiment de participer à quelque chose qui est plus grand que nous, mais qui est aussi nous-même. En écologie, c’est le principe d’interdépendance : le fait que tous les êtres dépendent pour leur survie d’un réseau d’autres êtres qui les entourent, s’étendant pour finalement englober toute la planète. L’extinction de n’importe quelle espèce diminue notre propre intégrité, notre propre santé, notre propre être, une part de nous même est perdue.

Si le sacré est la fenêtre sur l’unité sous-jacente de toutes choses, c’est également la fenêtre sur la particularité et la spécificité de chaque chose. Un objet sacré est unique, il est doté d’une essence unique qui ne peut être réduite à un ensemble de paramètres techniques. C’est pourquoi la science réductionniste semble dérober au monde son aspect sacré, puisque tout devient juste une combinaison de blocs génériques de base. Cette conception reflètent le système économique, qui lui-même se décompose principalement en biens génériques standardisés, descriptions d’emplois, processus, données, ajouts et retraits, et -le plus générique de tous- en argent, l’ultime abstraction. Par le passé ce n’était pas le cas. Les populations tribales voyaient chaque être pas simplement comme un membre de sa catégorie, mais comme un individu unique pourvu d’une âme. Même les rochers, les nuages, et les gouttes de pluie étaient considérés comme dotés d’un esprit, d’une conscience. Les productions manuelles des hommes étaient uniques aussi, portant dans leurs irrégularités l’empreinte de leur créateur. C’était le lien entre les deux caractéristiques du sacré, interconnexion et unicité : des objets uniques gardaient la marque de leur origine, leur place unique dans la grande matrice des choses. Ce ne sera plus séparé, dans les faits ou dans la perception, de la matrice naturelle sous-jacente. Cela réunifie les royaumes si longtemps séparés de l’humain et de la nature, c’est une extension de l’écologie qui obéit à toutes ses lois et porte toute sa beauté.

Dans chaque institution de notre civilisation, aussi horrible et corrompue soit-elle, il y a le germe de quelque chose de beau : la même note un octave au dessus. L’argent n’est pas une exception. Son but d’origine était simplement de relier les dons humains aux besoins humains, afin que nous puissions tous vivre dans une plus grande abondance. Et comment l’argent a fini par générer du manque à la place de l’abondance, de la séparation plutôt que de la connexion, c’est l’une des trames de ce livre. Cependant malgré ce que l’argent est devenu, dans son idéal d’origine en tant que « agent de cadeau » on peux entrevoir ce qui pourra un jour le rendre sacré à nouveau. Nous reconnaissons l’échange de cadeaux comme une occasion sacré, c’est pourquoi on fait instinctivement des cérémonies pour donner des cadeaux. L’argent sacré, alors, sera un moyen de donner, une façon d’imprégner l’économie globale avec l’esprit de cadeau qui gouvernait les cultures tribales et villageoises, et encore aujourd’hui quand des gens font des choses les uns pour les autres en dehors de l’économie monétaire.

L’Économie Sacrée décrit ce futur et également organise un plan pratique pour s’y rendre. Il y a longtemps je me suis lassé de lire des livres qui critiquaient quelque aspect de notre société sans proposer une alternative positive. Puis je me suis lassé de livres qui proposaient une alternative positive qui semblait inatteignable : « Nous devons réduire les émissions de CO2 de 90%. » Puis je me suis lassé de livre qui proposait des moyens plausibles pour y accéder mais ne décrivait pas comment je pouvais personnellement faire pour le créer. Le livre l’Économie Sacrée agit sur quatre niveaux : il offre une analyse fondamentale de ce qui a mal tourné avec l’argent, il décrit un monde meilleur basé sur une sorte d’argent et d’économie différentes, il explique les actions collectives nécessaires pour créer ce monde et les moyens par lesquels ces actions peuvent être générées, et il explore les dimensions personnelles de la transformation du monde, le changement dans l’identité et dans l’être que j’appelle « Vivre dans le cadeau ».

Une transformation de l’argent n’est pas une panacée puisque le monde est malade, et elle ne devrait pas prendre la priorité sur d’autres domaines d’activisme. Une simple réorganisation des chiffres sur les ordinateurs ne va pas effacer la dévastation matérielle et sociale qui afflige notre planète. Réciproquement le travail de réparation dans tout autre domaine ne pourra jamais atteindre son potentiel sans une transformation correspondante de l’argent, puisque c’est si profondément entrelacé dans nos institutions sociales et nos habitudes de vie. Les changements économiques que je décrit font partie d’un vaste basculement qui ne laissera pas un aspect de la vie inchangé.

L’humanité n’est qu’au commencement de l’éveil à la vrai magnitude de la crise entre nos mains. Si la transformation économique que je vais décrire semble miraculeuse, c’est parce que rien de moins qu’un miracle est nécessaire pour soigner notre monde. Dans tous les domaines, de l’argent à l’écologie, à la politique, à la technologie, et à la médecine, nous avons besoin de solutions qui dépassent les limites actuelles du possible. Heureusement, quand la vieille ferme tombe en ruine, notre connaissance de ce qui est possible s’étend, et avec elle s’étend aussi notre courage et notre volonté d’agir. La convergence actuelle de crises -l’argent, l’énergie, l’éducation, la santé, l’eau, le sol, le climat, la politique, l’environnement, et bien d’autres- est une crise de naissance, nous expulsant de notre vieux monde vers un nouveau. Inévitablement ces crises envahissent nos vies personnelles, notre monde s’écroule, et nous aussi renaissons dans un nouveau monde, dans une nouvelle identité. C’est pourquoi tellement de gens ressentent une dimension spirituelle à la crise planétaire, même la crise économique. Nous ressentons que la « normalité » ne va pas revenir, que nous sommes en train d’arriver dans une nouvelle normalité : un nouveau genre de société, une nouvelle relation avec la terre, une nouvelle expérience de l’aventure humaine.

Je dédie tout mon travail à ce monde meilleur que nos cœurs nous disent possible. Je dis nos « cœurs » parce que nos esprits nous disent parfois que ce n’est pas possible. Nos esprits doutent que les choses pourraient être très différentes de ce que l’expérience nous a enseigné. Vous avez peutêtre senti une vague de cynisme, de dédain ou de désespoir en lisant ma description d’une économie sacré. Vous avez peut être ressenti le besoin de reléguer mes mots au rang de désespérément idéaliste. En effet je me suis moi-même senti tenté d’adoucir ma description, de la rendre plus plausible, plus responsable, plus en adéquation avec le bas niveau de nos attentes pour ce qui est de la vie et de ce que le monde peut être. Mais une telle atténuation n’aurait pas été la vérité. Je vais, en utilisant les outils de l’esprit, parler avec ce qui vient de mon cœur. Dans mon cœur je sais qu’une économie et une société aussi belle est à notre portée et d’ailleurs en faire moins ne serait pas digne de nous. Sommes nous détruit à ce point que nous ne pouvons aspirer à quoi que ce soit de moins qu’un monde sacré?

L’Économie Sacrée – CHARLES EISENSTEIN

UNE ÉPOQUE CHARNIÈRE DÉCISIVE

« La situation actuelle du monde appelle

un changement total et radical d’état de conscience et de mentalité. »

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